Biographie
Suzanne Georgette Charpentier, la future Annabella, est née un quatorze juillet 1907 ou 1909 suivant les sources (très coquette, elle refusait de donner son âge) à La Varenne St-Hilaire, près de Paris. Fille de Paul Charpentier, qui introduisit le scoutisme de Baden Powell en France, elle est très vite totemisée «loutre joyeuse». «Loutre, parce que j’adore nager, précise-t-elle, et joyeuse, parce que j’ai toujours été la championne toutes catégories des fous rires.»). Comme ses deux frères, Bébelle Anna (comme la surnomme alors son frère cadet) fait sa B.A. («J’espérais tous les jours une B.A. à raconter à papa. Un aveugle à faire traverser, n’importe quoi !»). Et se rend à bicyclette à l’école. «Le vélo, déclare-t-elle en 1981, c’est ma seconde nature : même aujourd’hui, je n’ai pas besoin de tenir le guidon !». Et d’ajouter : «Il faut beaucoup remercier ses parents si l’on a eu une enfance heureuse : ça vous marque à tout jamais. Jusqu’à six ans, j’ai cru que tout ce qui se passait dehors était la même chose que ce que se passait dedans. Ma première déception fut d’apprendre qu’il y avait aux bals et aux feux d’artifice un autre motif que mon anniversaire… Concernant sa découverte du cinéma, elle raconte : «Toute petite, je me rappelle avoir vu “Le Lys brisé” de Griffith, avec Lillian Gish. C’est mon plus vieux souvenir de cinéma. Ma mère avait deux bonnes, comme on disait alors, qui ont pleuré au moment de la mort de Rudolph Valentino, en 1926.» Fan de vedettes, Suzanne Charpentier collectionne d’ailleurs les photos du plus célèbre latin lover du muet dont elle tapisse les murs de sa chambre et rêve de devenir actrice, comme sa tante, la tragédienne Germaine Dermoz.
Son enfance est donc particulièrement joyeuse. Sauf, se souvient Annabella, qu’«il y avait deux phrases terribles : “C’est l’heure de la leçon de piano” et “Allons, venez, papa veut faire des photos !”.» C’est d’ailleurs à cet innocent hobby de son père que la future Annabella doit d’avoir débuté au cinéma. «Mon père, qui était directeur du “Journal des voyages”, montra un jour des photos de moi à l’écrivain et grand voyageur Albert t’Serstevens… qui les montra à son ami Abel Gance. C’est ainsi, dit Annabella, que je décrochai – j’étais encore une écolière, mais on avait triché sur mon âge – l’un des quatre-vingt six rôles de “Napoléon”, celui de Violine Fleury, une jeune fille secrètement amoureuse du jeune Bonaparte dans le film qu’Abel Gance tourne en 1925. Quand je pense que mes pauvres parents m’avaient laissé tourner le film en croyant qu’ils allaient pouvoir me remettre en classe après. Oh ! la la ! C’est avec Abel Gance que j’ai trouvé mon pseudonyme. Je lisais un poème d’Edgar Allan Poe, “Annabel Lee”, et nous avons tout simplement transformé la fin. A la maison, on ne m’appelait que Zetto ou Zetou, le diminutif de mon nom, Suzanne. Je n’aimais pas que des gens que je ne connaissais pas m’appellent du même nom que me donnaient papa et maman. Et si, sur les plateaux, on m’avait appelée par mon nom de famille : “Charpentier, plus à gauche; Charpentier, plus fort”, j’aurais cru être dans l’armée. Alors, j’ai choisi un pseudonyme et c’est devenu mon nom officiel, celui qui est sur mon passeport.»
Sa modeste participation fut presque intégralement coupée au montage de la première sortie du film en 1927. Il faudra attendre quelque 70 années pour découvrir sa prestation dans son intégralité grâce au montage de la version restaurée de six heures. Bien que discrète, son intrusion dans le monde du cinéma ne passe pas inaperçue. Le poète J.-K. Raymond-Millet salue son apparition en termes fort élogieux. Il déclare en octobre 1926 : «Lumière, lumière sur ce visage ! Il fallait, pour que “Napoléon” s’équilibrât, toute la douceur fervente d’Annabella opposée à toute la fureur sauvage des hommes de la Révolution.»





Née un «Quatorze juillet»
Elle enchaîne aussitôt avec quelques films, dont «Maldonne» de Jean Grémillon (1927), l’une des rares apparitions de Charles Dullin à l’écran. «Grémillon, se rappelle Annabella, était trop obsédé par une belle et indifférente actrice brune : il ne se souciait absolument pas de moi…» Puis elle tourne «La Maison de la flèche» d’Henri Fescourt (1930), avec Léon Mathot, qui marque les débuts d’Annabella au parlant, «Un soir de rafle» (1931), avec Albert Préjean (avec lequel on lui prête une idylle). Elle doit à son aptitude à parler plusieurs langues sans problème d’être engagé pour jouer dans les versions allemandes et françaises de «Barcarolle d’amour» (1930), «Autour d’une enquête» (1931) et «Variétés» (1935), où elle a pour partenaires les plus séduisants jeunes premiers français et d’outre-Rhin, Gustav Fröelich, Charles Boyer, Pierre Richard-Willm, Hans Albers, Fernand Gravey et Jean Gabin. Pendant les prises de vues de «Variétés» Annabella sera victime d’un accident. Exédé par les lumières et les cris, un ours-acteur (pourtant bien tranquille) du jardin d’Acclimatation bondit sur elle, frêle trapéziste. Une cheville casse. Le tournage est stoppé trois semaines. Une fois rétablie, elle termine le film et décide de s’offrir des vacances en famille, au Pilat où ses parents ont une villa. De son côté, Gabin, son partenaire dans la version française de «Variétés», enchaîne avec «La Bandera» de Julien Duvivier, également interprété par une danseuse marocaine. Si, comme prévue, la dame danse bien, côté comédie, en revanche, c’est une catastrophe. «Pour la remplacer, Gabin me voulait, moi. Et c’est ainsi, raconte Annabella, qu’un émissaire chargé de me supplier et… de me ramener (le soir même !) à n’importe quel prix a débarqué au Pilat. Il avait en poche mon billet de retour pour Paris et un adorable message de Jean. J’ai cédé. A l’arrivée en gare d’Austerlitz, une limousine m’a conduite aux studios de Joinville où se tournait une scène capitale de “La Bandera”, avec deux cents figurants. J’ai eu un professeur de danses marocaines. C’était très excitant», reconnait-elle des années plus tard. De Gabin, son partenaire, Annabella garde le souvenir de quelqu’un de «très attentionné, très charmant avec ses partenaires. Il était toujours très prévenant. J’aimais beaucoup Gabin. Je lui avais été tant de fois reconnaissante de me donner lui-même la réplique lorsqu’on me filmait en gros plan !». Il n’en va pas de même avec Antonin Artaud et Conrad Veidt qui furent ses partenaires, le premier dans «Napoléon» et le second dans «Under the Red Robe». Elle disait avoir détesté tourner avec eux, tant ils étaient, «l’un fou, l’autre odieux».
Ses premiers grands rôles qui ont fait d’elle une star, l’une des plus importantes dans la France de l’entre-deux guerres, elle les doit à René Clair qui la dirige coup sur coup dans «Le Million» (1931) avec René Lefèvre et surtout «Quatorze juillet» (1932), où elle est Anna, la petite fleuriste aux côtés de Georges Rigaud. Dans cette œuvre, écrit Olivier Barrot dans «Inoubliables» (Calmann-Lévy, Paris, 1986), «son ingénuité un peu boudeuse, sa clarté juvénile contrastaient avec l’érotisme soyeux, noir et diapré de Pola Illery». Pourtant, elle conserve peu de souvenirs marquants de ces deux films. «La seule chose qui m’a amusée dans “Le Million”, c’est que j’ai dû apprendre à danser, à faire les pointes.» Et d’ajouter : «René Clair disait toujours : “Le film est fini quand je commence à filmer…” Deux mois avant, il s’enfermait en effet dans son bureau, ne voyait plus personne, réglait tout au millimètre près. Mais sur le tournage, il se déchaînait.» Annabella se souvient aussi des blagues que lui faisaient René Clair et ses copains. «On m’aidait à sortir par la fenêtre en me faisant croire qu’un producteur allemand, qui me poursuivait au téléphone et pour lequel je ne voulais pas tourner, m’attendait à l’entrée du studio. C’est très drôle à raconter après, mais, à l’époque, ça me paralysait ! On a raconté beaucoup de bêtises sur René : qu’il était exigeant, souvent de mauvaise humeur… Moi, je me rappelle l’amateur de yo-yo qui s’essayait, pendant les pauses, à son jeu favori, qui faisait fureur à l’époque. Dès qu’il avait un moment, il s’exerçait à la dérobée. L’opérateur l’a un jour filmé en douce, et a ajouté la bande aux rushes… Pas de chance ! Au visionnage du soir, le producteur en personne à débarqué ! Nous tremblions de la prochaine engueulade que René Clair, sûrement, allait nous infliger. Pas du tout. Il était bien trop fier de son habileté enfin rendue publique. Les rushes finis, il n’a su que dire, triomphant : “Vous avez vu. J’ai réussi à faire soleil”.»
Par contre, Annabella a adoré les deux films qu’elle a tournés sous la direction du réalisateur hongrois Paul Féjos, «Marie, légende hongroise» et «Gardez le sourire» (1932/1933). «Le premier surtout, précise-t-elle. C’est l’histoire d’une petite servante, séduite et abandonnée, à qui des gens bien enlèvent son bébé et qui se retrouve au paradis, lavant par terre avec un seau en or. Quelle belle histoire et quel beau personnage ! Là, je me suis épatée. Comment est-ce que j’ai osé faire ça !»
Devenue la comédienne préférée des Français, Annabella tourne sous la direction de Nicolas Farkas, Julien Duvivier, Marcel L’Herbier («Il était très distingué, très bien élevé», dit-elle) et Erik Charrell. Elle joue successivement une noble Japonaise («La Bataille», 1933), une jeune Berbère («La Bandera», 1935), une polonaise qui fomente la révolte des prisonniers de «La Citadelle du silence» (1937) et une princesse hongroise amoureuse d’un tzigane qui a les yeux de Charles Boyer dans la version française de «Caravane» (1934). Parlant de Charles Boyer, le french lover d’Hollywood, Annabella déclare : « Il était adorable, mais cherchait à vous voler les scènes !» Ce qui ne les empêchera pas de rester amis pendants de nombreuses années.
Actrice comblée, Annabella est à la ville une femme heureuse. Elle est l’épouse de Jean Murat (qui incarne le fantasme de nombreuses spectatrices), et la maman d’une petite fille, Annie. Ensemble, Annabella et Jean Murat sont les vedettes des comédies à succès, «Paris-Méditerranée» de Joe May (1931) et «Mademoiselle Josette ma femme» d’André Berthomieu (1933). Ils partagent l’affiche de «L’Equipage» (1935), d’après Joseph Kessel, également interprété par Jean-Pierre Aumont qui sera plusieurs fois son partenaire, au cinéma et au théâtre. Se remémorant ce tournage et son partenaire (qu’elle retrouvera quelques années plus tard pour «Hôtel du Nord»), Annabella dit : «Je ne me souviens plus de ce que j’ai bien pu apprendre dans “L’Equipage”, un film que je n’ai pas revu depuis sa sortie, mais je sais que c’est un des films où j’ai le plus ri, malgré son sujet peu réjouissant. D’abord, j’ai dit à Anatole Litvak (le metteur en scène) qui voulait que je joue dans son film : le seul personnage possible, c’est celui du capitaine. Je dois reconnaître que même avec beaucoup de bonne volonté de sa part, je n’aurais peut-être pas été très crédible en capitaine. Jusque-là, j’interprétais les gentilles jeunes filles et je ne me voyais pas du tout en femme qui trompe son mari. Mais Leto (Litvak) et Jeff (Kessel) voulaient que je joue. Je n’ai pas pu leur résister. Avec Jean-Pierre, nous avions d’incoercibles fous rires, se rappelle Annabella. Vous savez de ceux qu’on attrape avec ses camarades quand
on est en classe. On tentait bien de nous séparer un moment pour que nous reprenions nos esprits ; on nous sermonnait. Je pensais : “Ce n’est pas bien. Nous faisons perdre de l’argent à tous ces gens si sérieux.” Et nous recommencions la prise de vues dans un calme olympien. Mais quelques minutes plus tard, en nous regardant de côté avec Jean-Pierre, nous repartions de plus belle.»





































Hollywood, la Fox, et Tyrone Power
Hollywood, toujours à l’affût de nouveaux talents, commence à lui faire les yeux doux. Surtout Darryl F. Zanuck, le puissant producteur de la Twentieth Century Fox qui décide de la prendre sous contrat. Après un dernier film français, «Veille d’armes», drame signé Marcel L’Herbier pour lequel elle obtient en 1935 la Coupe Volpi de la meilleure actrice au Festival de Venise, Annabella part pour Londres où elle tourne la même année trois films pour la Fox : «Wings of the Morning» («La Baie du destin», 1937), film en couleur avec un jeune inconnu du nom d’Henry Fonda, «Under the Red Robe», film à costumes avec Conrad Veidt signé Victor Sjöström et «Dinner at the Ritz» (1937), bluette avec David Niven. «La Baie du destin», raconte Annabella, émue, est l’un de mes meilleurs souvenirs de cinéma. J’adorais les rôles de composition et, là, je devais être tour à tour une grand-mère gitane avec une perruque noire et une jeune fille déguisée en garçon. J’ai renoncé aux vêtements faits pour moi sur mesures. On voyait trop que j’étais une fille et j’ai mis un vieux costume de mon frère avec lequel il avait été à l’école toute l’année. Et tous les matins je me disais : “Qu’ils sont bêtes de me payer ! C’est moi qui aurais payé pour faire ce film !”» Elle confessait aussi que Henry Fonda n’était pas insensible à son charme de petite parisienne…
Pour Zanuck, la jeune française est maintenant mûre pour une carrière à Hollywood. «Ce fut une merveilleuse aventure, se souvient-elle. Un accueil de reine. J’avais embarqué sur le Normandie avec Annie, ma fille, ma mère, mon frère, une secrétaire et deux chiens. Je partais honorer la suite de mon contrat.» Annabella a tout de suite le coup de foudre pour ce pays qui va très vite devenir sa seconde patrie. Après un premier film, «The Baroness and the Butler» («La Baronne et son valet, 1938), comédie de Walter Lang avec William Powell, elle tourne «Suez», film catastrophe réalisé par Allan Dwan avec Tyrone Power, qui est alors, avec Errol Flynn, le jeune premier le plus côté d’Hollywood. «Ma rencontre avec Tyrone est comique, raconte Annabella. Je tournais donc “Suez” avec lui. Comme il était une grande star, toutes les femmes lui couraient après. C’était insensé. Je n’en étais que plus froide et distante. Moi, j’étais mariée et j’avais gardé mes habitudes de travail parisiennes : toujours manger seule, pour ne pas être distraite avant une scène, et toujours me maquiller seule. Comme cela, ajoute-t-elle, je suis vraiment le personnage quand je tourne. Entre les prises, je restais dans ma loge… Mon travail m’intéressait et m’absorbait. Ce jour-là, on tournait une scène très sérieuse, où, en la personne de Ferdinand de Lesseps, Tyrone se demandait s’il devait ou non percer le Canal. J’étais à genoux près de lui et je l’encourageais : “Mais si, mais si !”. Soudain, la lumière s’éteint. Et tout le monde se tait… Étonnée du silence, j’ai été prise de fou-rire et je me suis mise à parler à haute voix. Je dis à la cantonnade, en anglais, mais avec mon accent français : “Mes pauvres enfants, en France, aux studios d’Epinay, les pannes, ça arrive tout le temps. Nous, on répare avec des pinces à linge. Mais ne faites donc pas tant de chichis !” Et chacun de rester silencieux, le regard fixe… “Mais voyons, ça va revenir !”. Enfin, la lumière se rallume et Tyrone m’a expliqué qu’il s’agissait d’une minute de silence en hommage à je ne sais quel ponte de la Fox qui venait de mourir ! J’ai éclaté en sanglots et j’ai couru dans ma loge. Autant j’avais ri comme une idiote, autant j’ai pleuré comme une imbécile. Mes faux cils se décollaient, mon rimmel coulait, la catastrophe. Vous voyez le tableau ! Je me disais : “Ils vont me prendre pour une french frog (grenouille française) qui n’a pas de cœur !” Un électricien s’est approché de moi et m’a dit : “Finalement, il n’était pas si bien que ça, le grand ponte. Ne pleurez plus.” Dwan, le réalisateur, a du avancer l’heure du déjeuner. Pour me consoler, Tyrone, m’a fait prier de venir manger avec lui. Il m’a offert un verre de porto. Le soir, il m’a m’invité à dîner avant d’aller faire un enregistrement à la radio. Je téléphone à ma mère pour la prévenir que je ne rentrais pas dîner (toute ma famille était là-bas, avec ma fille). J’y vais comme je suis, démaquillée de toutes les couleurs et dans tous les sens, le cheveu aplati par la perruque que j’ai portée toute la journée, en tailleur bleu marine, avec des socquettes et en talons plats. Nous sommes allés ensemble à une fête de charité et… nous ne nous sommes plus quittés.» Exception faite pour un voyage en France où l’appelle Marcel Carné qui lui confie le rôle principal d’«Hôtel du Nord», avant qu’Arletty et «sa gueule d’atmosphère» ne vienne lui voler la vedette. «Je trouvais sinistre ce rôle de suicidaire romantique ! Je sentais bien, aussi, que le couple Jouvet-Arletty était plus passionnant que notre duo douceâtre avec Jean-Pierre Aumont. Il nous volait la vedette ! Mais je m’en fichais, car je faisais ce film en comptant les jours : je savais que Tyrone m’attendait au Brésil…»
En France, elle doit également régler les formalités de son divorce avec Jean Murat, qui est toujours son mari. «Il a été mon pygmalion. Il m’a tout appris… C’était un être exceptionnel. Il était beaucoup plus âgé que moi, confie Annabella, et me répétait toujours : “Anna, tu es libre. Tu pourras reprendre ta liberté quand tu voudras.” Plus tard, quand je l’ai quitté, il n’était pourtant pas très content… C’était horrible de faire de la peine à un être aussi extraordinaire. Savez-vous ce qu’il m’a dit ? “On donne toujours des bagues de fiançailles, moi je veux te donner aussi une bague pour le divorce.” J’ai toujours connu le meilleur côté des êtres. J’ai été choyée par la vie. Je suis restée très amie avec Jean Murat jusqu’à sa mort. Il est demeuré mon meilleur ami.»

Un mariage de stars
Rentrée à Hollywood elle se marie avec Tyrone Power le 23 avril 1939 avec pour témoins l’acteur Don Ameche (pour Tyrone) et Pat Patterson (Mme Charles Boyer) pour Annabella. «Je portais une petite robe et un petit feutre bleu pâle», se souvient la mariée. La fête a lieu dans les jardins de la grande maison de Charles Boyer à Bel Air. «La cérémonie avait attiré des dizaines de photographes que nous avons invités à boire le champagne, raconte Mme Power. Seul Zanuck avait refusé d’assister à ce désastre : le mariage de sa star.» Craignant que cette union ne mette en péril les investissements engagés pour faire une star de leur cher poulain, Zanuck et les «executives» de la Fox ont tout essayé pour que Tyrone Power n’épouse pas cette actrice française (donc forcément légère) et… divorcée de surcroît (ce qui est vraiment trop pour le puritanisme américain de l’époque). Les dirigeants des studios iront même jusqu’à proposer à Annabella un contrat mirobolant pour quatre films qu’elle irait tourner en Grande-Bretagne ! Elle refuse, préférant sacrifier sa carrière pour rester près de Tyrone. «Les journaux parlaient de mariage de conte de fées, se souvient Annabella, mais Darryl Zanuck était fou furieux. “Sa” star se mariait ! Il m’avait mise sur une liste noire…» Loin de nuire à la carrière du sémillant jeune premier, son union avec Annabella fait rêver toutes les midinettes, de Paris à Hollywood.
«A quelle lune de miel nous échappons !, poursuit Annabella. Embarqués à New York, sur un paquebot pris d’assaut par des admiratrices, donc obligés de nous réfugier en troisième classe, nous débarquons sur un quai de Naples, arrêtés par un employé de la Twentieth Century Fox. Tyrone s’accomode de notre chaperon. Pas moi. La gentillesse de Tyrone parfois m’exaspère ! En fuite, à bord d’une Fiat de location – Tyrone a laissé l’Hispano à notre garde du corps – nous reprenons en chœur “Une poule sur un mur, qui picore du pain dur…” et toutes les comptines de mon enfance. Il les fredonnera à ma mère en français…»
«Des Power, dès notre mariage, j’apprends tout. Que depuis trois générations, les hommes de la famille se prénomment Tyrone, nom du comté irlandais quitté par l’arrière-grand-père. Que mon futur mari a hérité du caractère propre à ceux de son sang. Il se met en colère devant la première manifestation de bêtise. Son père : un acteur shakespearien, ami de Féodor Chaliapine. Impossible d’échapper à Patia, belle-mère jalouse, et mère possessive autant qu’elle peut, pour avoir élevé, seule, ses deux enfants.»
Monsieur et Madame Power s’installent dans une maison située à Brentwood, au 139 Saltair, où ils ont pour voisins Claudette Colbert et Gary Cooper. «C’était une maison qui n’avait comme ouverture que des portes-fenêtres, se rappelle Annabella. Elle avait été construite par une chanteuse, Grace Moore, dont le premier film avait obtenu un immense succès. Mais le second fit un flop. Alors, elle trouva Hollywood un pays d’idiots et mis en vente sa maison. On l’acheta l’après-midi même. Tyrone a seulement dit qu’il coucherait dans le jardin si on n’enlevait pas le satin rose des murs et les glaces qui étaient toutes marquées à ses initiales !».
Bien des années après sa mort, Annabella pleurait toujours Tyrone. «La vie avec Tyrone était un rêve. C’était l’être les plus exquis, le plus gentil qu’on puisse imaginer. Tous les jours, il inventait quelque chose pour me faire plaisir. C’était la perfection dans tous les domaines. Il m’a comblé, m’a offert les plus merveilleuses années de ma vie. Il tapissait de fleurs le chemin de la maison au garage, commandait des musiciens la nuit sous les fenêtres. Un vrai conte de fées. Si cela m’était arrivé à seize ans, j’aurais sûrement trouvé tout naturel que l’homme qui était amoureux de moi mette des fleurs partout, de la porte d’entrée à la voiture. Mais j’avais déja été mariée (à Jean Murat) et je savourais chaque moment… La semaine, nous travaillions tous comme des fous, mais, le week end, c’était la fête. Il y avait table ouverte chez nous. On jouait aux devinettes, aux charades et le croquet faisait fureur. Tyrone s’entraînait à l’escrime et dès que nous avions un moment de liberté, nous partions seuls visiter l’Amérique : Death Valley, Yellowstone, le Grand Canyon… »

Annabella s’en va-t-en-guerre
Mais si Annabella n’aime pas beaucoup le milieu du cinéma en dehors des tournages, chez les Power, il n’est pas rare de rencontrer Darryl Zanuck, David O. Selznick, Henry Hathaway, Carole Lombard, Clark Gable… ou Greta Garbo. Et aussi les compatriotes de madame en mal du pays : Charles Boyer, Julien Duvivier, André Daven, René Clair et… Jean Gabin. «Je me rappelle Gabin et Marlène à Hollywood, raconte Annabella. Un soir, chez eux, où j’étais allée dîner avec Tyrone et mes amis André Daven, le producteur et sa femme, l’actrice Danièle Parola. Marlène était pleine d’attention pour Jean, lui passait ses pantoufles aux pieds et lui confectionnait des plats français.»
Des souvenirs d’Hollywood, Annabella en a de nombreux. Aux côtés de Tyrone, elle assistera à la première hollywoodienne de «Gone With the Wind» («Autant en emporte le vent») en janvier 1940. Elle jouera aussi pendant deux semaines le rôle de Julie dans la pièce «Liliom» (mise en scène de Lee Strasberg) au Country Playhouse de Westport (Connecticut) en novembre 1941. Ensemble, ils feront beaucoup de radio, interprétant, pour Lux Radio Theatre (CBS), «The Rage of Manhattan» (le 18 novembre 1940) et «Blood of Sand» (le 20 octobre 1941) et, pour Screen Guild Players (CBS), «Seventh Heaven» (le 15 décembre 1940). Sur les scènes américaines, à Broadway plus exactement, Annabella jouera, sans Tyrone cette fois, dans «Jacobowsky and the Colonel» (417 représentations du 14 mars 1944 au 10 mars 1945), spectacle produit par The Theatre Guild pour le Martin Beck Theatre et dirigé par Elia Kazan; et, au Biltmore Theatre, du 26 novembre au 21 décembre 1946, dans la pièce «Huis clos» («No Exit») de Jean-Paul Sartre, adaptée par Paul Bowles et mise en scène par John Huston. Elle retrouve, pour l’occasion, son compatriote Claude Dauphin.
L’entrée en guerre de l’Amérique viendra troubler la sérénité du couple. «Tyrone, raconte Annabella, suit chaque bulletin concernant la guerre à la radio. Il veut s’engager. Pas pour participer à des campagnes de publicité, comme d’autres vedettes. Non, lui il veut servir dans les marines, malgré son contrat avec Darryl F. Zanuck, malgré le refus réitéré des autorités. A croire qu’elles subissent des pressions. A l’époque, les n°1 de Hollywood partaient déjà gradés pour faire de la propagande. Tyrone et Henry Fonda n’ont pas voulu de ces privilèges. Tyrone va connaître le plus dur : l’entraînement au camp de Pendleton, en 1943. Et partir pour le Japon… Il était très humble et très simple. Il ne savait même pas qu’il était beau. La première fois que je l’ai vu se regarder dans la glace, c’est quand il a reçu son premier galon d’or de lieutenant sur son uniforme. Il m’avait demandé de lui passer au vernis à ongles pour qu’il brille mieux.»
Evidemment, Annabella ne reste pas à l’attendre sans rien faire dans leur villa de star. «Je n’en pouvais plus de voir les assiettes qui regorgeaient de nourriture de ce côté de l’Atlantique, raconte Annabella. Cette facilité partout alors que, dans mon pays, on crevait de faim !». Elle commence par organiser des «charity barbecues» dans les jardins de sa villa pour recueillir des fonds pour la France libre : «Toutes les stars étaient venues et chacune tenait un stand où étaient vendus leurs objets personnels, se souvient Annabella. Joan Crawford vendait sa lingerie, Gary Cooper ses fusils, Fred McMurray des instruments de musique…» Puis elle fait des études d’infirmière à la Croix-Rouge et part en tournée pour le théâtre aux armées, d’abord aux Etats-Unis, puis en Italie. Donnant jusqu’à six représentations par jour, elle vend des «war bonds» à l’aide d’un bombardier B-25 mis à sa disposition par l’armée afin de sensibiliser l’opinion américaine. «Je leur étais tellement reconnaissante à tous ces jeunes qui auraient pu rester bien tranquilles en Amérique et qui venaient délivrer mon vieux pays, raconte-t-elle. Je me souviens d’une représentation juste avant la grande attaque sur Bologne. On était en plein black-out. Ils avaient encore leur casque et leur fusil dans les bras. On se disait : “Mon Dieu, demain, il va arriver quelque chose à l’un de ces garçons !”.» Elle se souvient aussi d’une autre représentation qu’elle interrompt en plein milieu pour annoncer au public la Libération de Paris. «Des émotions comme cela, confesse-t-elle, c’est la vie. Le succès d’un film, cela ne vaut rien.»
En 1942, elle interprète «Blythe Spirit», la pièce de Noel Coward dans un théâtre de Chicago, qu’elle reprend pour les GI’s sur le front italien. Infatigable, elle œuvre le matin pour la Croix-Rouge et, le soir, elle se produit au théâtre des Armées («J’y ai récolté des décorations, que je porte dans les grandes occasions.», dit-elle, non sans fierté). Ce qui ne l’empêche pas d’accepter de tourner, en 1943, deux films de propagande, «To Night We Raid Calais» de John Brahm avec Lee J. Cobb et Marcel Dalio, et «Bombers Moon» de Charles Fuhr avec George Montgomery.

Un Petit Prince nommé Saint-Ex
C’est également à cette époque qu’elle se lie d’amitié avec Antoine de Saint-Exupéry. «En 1941, j’étais à Los Angeles avec mon mari, Tyrone Power, a raconté Annabella dans la revue “Icare” (n°84, Saint-Exupéry 1941-1943, tome V), et j’apprends tout à coup par des amis français que Saint-Exupéry – il avait habité assez longtemps chez Jean Renoir – se trouvait à l’hôpital dans la même ville. Aussitôt, je prends ma voiture pour aller le voir.
Notre première rencontre date de 1935 à l’époque où je tournais “Anne-Marie” avec Jean Murat, Pierre Richard-Willm et d’autres bons camarades, sous la direction de Raymond Bernard. Le scénario était de Saint-Exupéry, qui venait de temps en temps assister au tournage. Avec Jean Murat, qui était pilote, avec les autres qui se passionnaient pour le vol, la conversation ne tournait qu’autour de l’aviation. On évoquait des souvenirs, on s’exclaffait, on parlait mécanique, et moi, la seule femme au milieu de tous ces hommes, j’étais un peu perdue. Un peu jeune, un peu timide aussi, très impressionnée par la personnalité de Saint-Exupéry, je restais en marge. Je tournais mon rôle, je jouais mon personnage, bonjour, au revoir, c’était tout. Je disparaissais dès que possible. Je ne l’avais découvert qu’à Los Angeles quand je suis allée le voir à l’hôpital. Il était tout seul dans une chambre immense. J’avais tout de même pris de l’assurance depuis “Anne-Marie” et nous avons d’abord évoqué des souvenirs du film. Il m’a paru très heureux de voir un visage français, de parler français surtout, car, il faut bien le dire, malgré toutes ses qualités, il n’a jamais été doué pour les langues. Au bout d’un moment, je m’aperçois qu’il y a un livre sur la table de chevet, un seul, “Les contes d’Andersen”. Je prends le livre, je commence à lire “Le petite sirène”, j’en lis deux ou trois lignes, je ferme le livre et je continue le texte que je savais par cœur. Le contact était établi. Saint-Exupéry et moi, nous étions désormais complices. Je peux dire qu’avec lui je n’ai jamais été sur terre ! Notre point de rencontre, c’était la poésie, et nous partions ensemble pour le pays des contes de fées. Je pense qu’il était heureux de ce dépaysement car il s’ennuyait sur la terre, il s’ennuyait en Amérique où il se sentait perdu, ne parlant pas la langue, isolé, loin de la France. Je ne me souviens pas combien de temps Saint-Exupéry est resté à l’hôpital de Los Angeles… Pour moi, les dates n’ont jamais eu d’importance, et pour Saint-Exupéry encore moins. Je me rappelle seulement qu’à sa sortie d’hôpital, il est resté encore quelque temps dans la ville. Il avait loué un petit appartement très simple dans le quartier un peu en marge. Dans son petit deux-pièces, il devait rester étendu sur le dos, sans bouger, en attendant la fin du traitement.
Je partais de chez moi avec un panier de provisions et j’allais le voir. Lui, étendu sur le divan, moi assise sur le sol, nous organisions notre pique-nique. Car il avait mentalement “planté le décor”. Au lieu de la chambre anonyme, nous pénétrions dans un paysage de rêve qu’il décrivait au fur et à mesure que le pique-nique se poursuivait. Quand nous étions arrivés à la fin du panier, nous étions loin de Los Angeles ! Nous étions à bord d’une rivière ravissante, au milieu des prés fleuris. J’entends encore le chant des oiseaux. Tout était invention. Notre réalité.
Quand il est revenu à New York et que j’étais soit en Californie, soit à Chicago où je jouais une pièce de Noël Coward, “Blithe Spirit”, que je devais plus tard jouer pour les GI en Italie, je recevais de lui, de temps en temps, des coups de téléphone interminables. “Ecoutez, me disait-il, je vais vous lire le dernier chapitre que je viens d’écrire…” C’est ainsi que “Le Petit Prince” est devenu pour moi un personnage autrement vivant, autrement présent que tous les acterus avec lesquels j’ai pu tourner au long de ma carrière. C’était un lien entre nous. Et notre principal sujet de conversation, ce n’était pas le scénario d’“Anne-Marie”, ni la politique, ni les réalités du moment, ni l’évocation du passé, c’était ce “Petit Prince” qu’il avait en lui… Je sais bien que le téléphone coûte moins cher en Amérique, mais lire des chapitres entiers de New York à Los Angeles ou Chicago ! Quel dépensier, mais quel enchanteur !»
«Nous avions, avant cette période, reçu très souvent Saint-Exupéry à la maison, en Californie, poursuit Annabella. C’est alors que nous avons pu apprécier son talent de prestidigitateur, sa science des tours de cartes et ses dispositions exceptionnelles pour faire des blagues. Mon mari, Tyrone Power, était pilote, il était d’un tempérament joyeux et fasciné par Saint-Exupéry. Dès la première rencontre, ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Ils étaient faits pour s’entendre. Avec Tyrone, qui parlait un peu français, Saint-Exupéry n’avait plus de problèmes, lui qui arrivait difficilement à placer un mot d’anglais tous les dix mots. Devant Saint-Exupéry faisant des tours de cartes, moi, j’étais assez bon public, mais, pour Tyrone, c’était l’émerveillement…
Avant que nos chemins ne se séparent, nous nous sommes revue quelques fois à New York. Malgré la qualité de nos rencontres, rien ne pouvait me faire oublier l’exceptionnel de nos premiers entretiens de Los Angeles. A New York, où j’étais venue jouer une pièce, peu avant le départ de mon mari pour les Marines vers le Japon et moi-même pour la douloureuse Europe, ce n’était pas la même chose. Une année s’était écoulée, qui nous avait rapprochés de la guerre, chacun de nous ayant pris mieux conscience de la situation, voulant prendre ses responsabilités, participer… C’est l’époque où, jouant au théâtre, je prenais des cours avec un professeur pour perdre mon accent français. Saint-Exupéry m’en voulait beaucoup de cette démarche… Il me reprochait d’être trop américaine, alors que, de mon côté, j’avais une immense reconnaissance pour les Etats-Unis qui allaient me permettre de retrouver mon pays libre, de retrouver mes parents, chassés de leur maison, désemparés depuis la mort de mon petit frère de dix-neuf ans, victime de la guerre. En tout cas, le point sur lequel Saint-Exupéry et moi étions bien d’accord, c’était notre désir de revenir en France, Tyrone et moi sous l’uniforme américaine, lui sous l’uniforme français, avec un avion américain. Tyrone a disparu à l’âge de quarante-quatre ans. Saint-Exupéry à l’âge de quarante-quatre ans… Dire que je n’ai même pas pensé à prendre une photo où on les aurait vus tous les deux ! C’est un des grands regrets que j’ai en évoquant le merveilleux souvenir de Saint-Exupéry.

Loin de Tyrone… et des sunlights
Mais la guerre a trop longtemps séparé Annabella et Tyrone Power. «Ombres à notre bonheur, confie Annabella : ces enfants que je ne puis lui donner. Et il tenait à fonder une famille. Ces femmes à ses trousses, aussi. Tyrone était si faible ! Sept années de mariage et je me résous à divorcer. A mon tour, je lui ai rendu sa liberté. Je ne voulais surtout pas qu’il puisse être malheureux.» Ils se séparent, bons amis, le 18 janvier 1948. Si Annabella ne se remariera jamais, Tyrone Power, lui, se remariera à plusieurs reprises, notamment avec l’actrice Linda Christian. De cette union, naîtra Romina Power qui deviendra une amie très chère d’Annabella. Jusqu’à sa mort en 1958 à l’âge de 45 ans, Tyrone Power restera très lié à Annabella et lui versera une confortable pension alimentaire qui la mettra à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours. «J’avais gardé de tendres rapports avec lui après notre séparation. Quatre jours avant sa mort, dit-elle, nous avons dîné ensemble à Paris. Je suis d’ailleurs certaine que nous aurions de nouveau vécu ensemble, après l’échec de ses deux mariages, s’il n’avait pas disparu brutalement, à quarante-cinq ans, emporté par une crise cardiaque en Espagne pendant le tournage de “Salomon et la reine de Saba” de King Vidor… Je porte toujours l’alliance qu’il m’a passée au doigt un 23 avril. Et je m’appelle toujours Annabella Power. Quand on s’appelle Power, c’est synonyme de bonheur.»
Lorsqu’elle évoque ses années de bonheur passées sous le soleil de Californie, c’est toujours sans nostalgie. «Non, dit-elle, je n’ai pas de regrets, mais de bons souvenirs. A Hollywood, tout était possible, tout était permis. Je me rappelle encore très bien d’une party donnée par Hearst, le magnat de la presse. C’était dans une somptueuse villa sur la plage, tous les murs avaient été garnis de gardénias blancs et des cacatoès voletaient en tous sens… La vie n’était qu’un jeu à cette époque… Beaucoup d’acteurs américains avaient du talent, mais je crois que j’aimais surtout Henry Fonda et Gary Cooper. Maintenant ? Regardez en France : les comédiens sont tous affreux, mis à part Delon…»
Avant son retour aux Etats-Unis, Annabella tourne un dernier film américain, «13, rue Madeleine», sous la direction de son ami Henry Hathaway. Dans ce film, elle incarne une résistance française aux côtés de James Cagney. «Monsieur Cagney (je ne l’ai jamais appelé autrement) était très mystérieux, se souvient-elle. Entre les scènes, il ne parlait à personne. Il s’installait seul dans un coin avec sa guitare. C’était un très bon partenaire, plein de charme et de gentillesse. Mais on n’avait pas de contact avec lui. Ce n’était pas gênant parce que dès qu’on tournait, il était son personnage. Oui, j’en garde le souvenir d’un homme étrange et extraordinairement sympathique.»
Réinstallée à Paris, elle tourne encore quelques films français («L’Eternel conflit», 1948, avec Michel Auclair, «Dernier amour», 1948, avec Georges Marchal, «L’Homme qui revient de loin», 1949, avec Paul Bernard) et espagnols («Don Juan», 1950, avec Antonio Vilar). En 1954, elle quitte définitivement les studios. «Rien ne m’intéressait parmi les propositions qui m’étaient faites. Et puis, ajoute-t-elle, sincère et lucide, mon statut changeait. J’étais devenue moins commerciale. Aussi, ai-je décidé de m’arrêter de tourner. Charles Boyer me disait : “Tu ne peux jouer que les amoureuses.” Il faut savoir se retirer. J’ai adoré ce métier comme une folle, malgré les inconvénients d’un milieu que je détestais. Quand, à la fin des années 40, on a fini par ne plus me reconnaître dans l’autobus, je me suis finalement sentie soulagée ! Libre. Vous ne pouvez vous imaginez ce qu’étaient les contraintes d’une star, au cœur des années 30.»
Interrogée sur son passé de vedette de l’écran, elle dira, bien des années plus tard : «Le cinéma, pour moi, a toujours été un jeu merveilleux que je ne prenais pas au sérieux. J’étais surtout ravie d’interpréter des héroïnes qui ne me ressemblaient pas. Je n’ai jamais été aussi fière, par exemple, que sur le tournage de “Wings of the Morning” avec Henry Fonda. J’étais censée m’y déguiser en adolescent; et les techniciens m’ont réellement prise pour un jeune garçon ! J’aimais ce challenge.»
Dès lors, Annabella se partage entre la France et les Etats-Unis où elle se rend plusieurs fois par an pour voir sa fille et rendre visite à ses nombreux amis américains, dont Gary Cooper, Henry Fonda et l’actrice Patricia Neal. C’est d’ailleurs par amitié pour cette dernière qu’Annabella se ira à sa place à la cérémonie des oscars en 1964 pour y recevoir des mains de Gregory Peck l’oscar de la meilleure actrice de second rôle remporté par Patricia Neal pour son interprétation dans «Hud» («Le Plus sauvage d’entre tous») de Martin Ritt avec Paul Newman.

Fermière et visiteuse de prisons
En France, Annabella vit tantôt à Paris, où elle habite un appartement, tantôt dans sa ferme de Saint-Pée-sur-Nivelle (petite bourgade située en plein Pays Basque non loin de Saint-Jean-de-Luz et réputée pour la qualité de ses gâteaux basques), où elle va vivre, un temps, avec l’écrivain Jules Roy (c’est là qu’il écrira l’un de ses plus beaux livres). A Saint-Pée-sur-Nivelle, l’ex-actrice ne sort que pour aller faire ses courses chez les commerçants de cet agréable village et défiler, le 14 juillet, à la tête des pompiers, dont elle est la marraine d’honneur. Elle vit entourée de son oie Tootsie, son chien-loup, son boxer Nora, son chat blanc et orange, son âne Brin d’amour et de ses moutons. Elle est fière de son étable modèle et de ses vingt-cinq vaches hollandaise qui, traites électriquement, fournissent le lait qu’elle vend sous l’étiquette «Contra Mundo», du nom de sa ferme blanche aux volets verts. «La ferme, c’est beaucoup de travail. Douze litres du bras droit, douze litres de lait du bras gauche, ça équilibre. Je n’arrête pas, j’ai toujours quelque chose à faire.»
De 1964 à 1974, elle change de nouveau de rôle en devenant visiteuse de prisons. «J’ai été visiteuse de prisons pendant dix ans, puis je me suis occupée de ma paroisse, Saint-Pierre-de-Chaillot. Je voudrais tant que les jours aient trente-six ou quarante-huit heures. Un jour, à la télévision, j’ai entendu une des actrices françaises les plus connues, toujours aussi ravissante (B.B.), dire qu’elle avait détesté sa carrière, détesté les voyages et pas particulièrement apprécié la maternité. C’est affreux. Moi, j’ai toujours adoré ma carrière, toujours adoré la vie.»
Interrogée a l’époque où elle était encore visiteuse de prisons, elle explique, au moment où elle venait témoigner en faveur de Pierre Goldman aux assises d’Amiens, en mai 1976 : «Je n’ai pas été touchée subitement par la grâce. Mais c’est mon père qui a introduit le scoutisme en France et, à 10 ans, je faisais ma B.A. quotidienne. Plus tard, j’ai continué à m’occuper d’aide aux défavorisés. J’avais ainsi organisé le voyage de l’abbé Pierre à New York. Je m’occupe même des collectes de vêtements pour la paroisse, ici. Voici onze ans, j’ai décidé d’aider les prisonniers. Je suis allée au ministère de la Justice poser ma candidature. Il y a eu une enquête chez ma concierge et j’ai été convoquée au commissariat. J’avais l’impression que c’était moi qu’on allait mettre en prison. Bien sûr, c’est fatiguant. Mes journées commencent à 10 heures et se prolongent jusqu’en fin d’après-midi… On imagine mal l’isolement de ces garçons, surtout les plus jeunes. Pour la plupart, ils viennent de l’Assistance publique ou de foyers désunis. C’est là où le visiteur joue un rôle important. En les mettant en confiance, en leur faisant raconter leur vie d’avant, nous les aidons à comprendre qu’ils ne sont pas coupés du monde. On m’a souvent demandé s’ils ne nous sont pas parfois hostiles. Je vous assure que non. Même quand le contact est difficile. Je me souviens d’un détenu qui avait demandé une visiteuse, raconte encore Annabella. J’y vais, je trouve un costaud, un paysan normand. Pendant deux heures, je lui parle de son métier, de son pays. Rien. Je n’obtenais que des grognements. Persuadée que je ne lui étais d’aucune aide, je renonce à aller le voir et j’apprends qu’il chantait mes louanges aux autres détenus. Il faut beaucoup de patience. Les résultats ne sont pas toujours évidents. J’ai souvent été découragée. Je me suis toujours reprise, refusant de croire à l’échec, même si un délinquant retombe. Mais il ne s’agit pas de dire que ce sont des saints, des martyrs. Certains ne valent pas cher. Un dominicain, un jour, m’affirmait : “Il faut voir le Christ dans chaque homme.” J’ai hurlé : “Ah ! non alors !”» Pensive, elle explique encore : « Etre visiteuse, c’est être un trait d’union entre le monde et les détenus. Ils attendent qu’on leur raconte ce qui se passe à l’extérieur. C’est moins évident maintenant qu’ils ont télévision et journaux, mais il y a quelques années, le jour où les Américains ont marché sur la Lune, j’étais aphone tant ils m’avaient posé de questions à Fresnes… Libérés, ils ne donnent plus signe de vie. Mais quand, quelques années après, ils m’envoient un mot, quel cadeau.»
Parallèlement, elle se consacre à des œuvres caritatives : elle est même à l’origine d’une association de donneurs de sang, qui sauvera pas mal de vies.

Annabella forever
En dehors des multiples et répétitives diffusions de seulement quelques-uns de ses films, ses admirateurs auront peu l’occasion de la voir sur leur petit écran. Annabella acceptera toutefois d’être l’invitée de Nicole André à «Aujourd’hui la vie» en 1985. A toutes les invitations qui lui étaient faites de participer à des émissions, l’actrice répondait toujours : «Annabella, c’est fini ! Pourquoi parler de moi qui ne tourne plus depuis 1950 ?» Mais elle cède à Nicole André qui devra attendre un an et demi, malgré le courrier abondant qu’elle recevait, émanant de téléspectateurs qui souhaitaient la venue de la star sur le plateau d’«Aujourd’hui la vie». «J’ai lu plusieurs lettres, déclare Annabella. C’est émouvant la fidélité du souvenir. Il n’aurait pas été très courtois de ma part de ne pas répondre à des gens qui se souviennent si gentiment de moi.» Quant à Frédéric Mitterrand, c’est en fan de la première heure qu’il lui demandera de participer à la centième d’«Etoiles et Toiles» en 1985. «C’est un clin d’œil fondé sur des relations affectueuses, dit-elle. J’ai accepté de participer à l’émission de Frédéric Mitterrand parce que c’est un ami. Il m’a dit : “Rendez-moi un service : participez à mon émission.” Que je lui rende service, moi, avec le nom qu’il porte, lui ! ça m’a fait beaucoup rire.» Frédéric Mitterrand l’invitera à nouveau en 1989 pour une émission spéciale de «Du côté de chez Fred» consacrée aux stars françaises d’Hollywood. Capucine et Jean-Pierre Aumont étaient aussi présents sur le plateau.
«J’aime les amis, j’aime l’amitié. J’ai des amis partout dans le monde. C’est ce qui m’aide à vivre, se plait-elle à dire. Chaque fois qu’un de mes films (j’en ai fait une cinquantaine) passe à la télévision, je reçois quelques cartes. C’est touchant et c’est un encouragement. je réponds toujours.» C’est aussi par amitié pour un jeune réalisateur-scénariste et décorateur français, Pierre-Jean de San Bartolomé, – qui cherchait en vain une comédienne dont la seule image, à demi dissimulée derrière une voilette de deuil, évoquerait de fabuleuses errances et de lointains voyages –, qu’elle acceptera de jouer dans un film, le temps de quelques scènes. «Ecoute, je te la ferai ton impératrice, si vraiment tu ne trouves personne», lui promit-elle, pensant qu’il s’agissait d’un court métrage. Entourée de Sophie Duez, André Dussollier et Jean Sorel, elle incarne la comtesse Zita d’Autriche, une femme mythique, souveraine de rêve des derniers jours de l’Europe centrale dans «Elisabeth», long métrage réalisé en 1985. «Non, non, proteste-t-elle en riant, ce n’est pas mon retour au cinéma ! Il ne s’agit que d’un coup de cœur et d’amitié ! C’est juste un clin d’œil amoureux au cinéma que j’ai tellement aimé et au public, dont la fidélité me touche toujours, confie-t-elle lors du tournage près du lac d’Enghien. Jamais je n’avais joué les impératrices à l’écran. J’ai été marquise dans “La Bataille”, princesse dans “Caravane”. Cela m’a amusée de devenir souveraine le temps de quelques apparitions car elles ne durent pas longtemps. Incarner une créature mythique, c’était excitant. Je n’aurais jamais fini par dire oui si j’avais dû jouer une femme ordinaire. De plus, l’histoire d’“Elisabeth”, c’est tout ce que j’aime au cinéma : la poésie, le mystère, le suspense, le romanesque. Si on y ajoute l’humour, vous saurez également ce que je n’aime pas dans un certain nombre de films contemporains ! Mais c’est une autre histoire. Pour en revenir au film, il s’agit d’Elisabeth d’Autriche. Une jeune actrice doit jouer “L’aigle à deux têtes”, de Jean Cocteau. Elle se met à rêver. Elle y met tant de passion qu’elle finit par se couper de tout son entourage. Un jour, une femme inconnue l’aborde. Cette femme apparait ensuite sous les traits de l’impératrice Zita. Elle lui donne des conseils. Mais est-ce un personnage réel ? Imaginé ? Tout est là. J’ai l’âge de jouer les grands-mères, mais ne j’en ai pas l’âme. Si je ne me regarde pas dans un miroir, j’ai vingt ans.» Ce sera sa dernière apparition au cinéma. Elle n’en démordra pas, pas plus qu’elle n’acceptera d’écrire ses mémoires, malgré les mille et une sollicitations qu’elle a reçues : «D’abord parce que tout le monde le fait, dit-elle. Et que j’ai horreur de faire comme tout le monde. Ensuite, parce que le cinéma n’a été qu’une partie de ma vie. Il y a eu aussi la guerre, les enfants, les prisons… Et surtout l’amour. Il faudrait douze volumes pour raconter toutes ces vies !»
C’est dans son appartement de Neuilly-sur-Seine, où elle reçoit encore quelques amis fidèles et où elle vit en compagnie de son chat et de sa fidèle chienne Nora, qu’Annabella nous a quittés, discrètement le 18 septembre 1996. Quelques années auparavant, elle avait déclaré : «Quand je vois un film d’elle (il arrivait à Annabella de parler à la troisième personne d’Annabella la comédienne), c’est comme si je voyais jouer ma cousine ou une bonne amie. Mais en même temps que les images, je revois ce qui se passait réellement dans ma vie à ce moment-là… C’est passionnant. Mon existence a été un conte de fées. Je n’ai pas vécu une vie, mais dix, et bien remplies. Alors, forcément, il y a des souvenirs qui émergent, plus que d’autres… Si on adore la vie comme moi, on est assez excité par la mort. Je suis sûre que j’ai des rendez-vous là-bas. Je ne comprends pas que les gens n’en soient pas plus curieux…»

Ses traits de caractère :
humaine, fidèle en amitié, vive, enjouée, pudique, discrète, impatiente, curieuse.

Ses loisirs :
la marche, la natation, la lecture, les voyages, le cinéma.

Les hommes qu’elle admire :
De Gaulle, l’abbé Pierre, le pape Jean-Paul II, Anouar El-Sadate, Alexandre Soljenitsyne, Samuel Pisar.

Paroles d’Annabella
Annabella talks
«Pour les femmes qui n’ont vécu toute leur vie que de leur sex-appeal, il n’est pas facile de vieillir. Mais moi, je ne me regarde pas dans les glaces. Et comme j’ai la chance de ne pas sentir mon âge, je n’ai pas l’impression d’avoir changé. Et puis, j’ai toujours eu d’autres richesses que mon physique : je suis riche d’amitiés. Quand je regarde une mappemonde, je pointe avec mon doigt tous les pays où je peux aller : j’ai des amis partout.»

«On ne m’a jamais mise en scène pour de vrai. On me traitait comme une gosse. Ce n’est qu’aux Etats-Unis que j’ai appris enfin à être adulte.»

«Le film dont je garde le meilleur souvenir, c’est celui pendant le tournage duquel je me suis le plus amusée !»

«Le cinéma, pour moi, n’a été qu’une façon de prolonger mon enfance. Ce n’est pas la chose la plus importante de ma vie. Ce sont les sentiments qui comptent le plus.»

Annabella, de A à Z
A… comme Annabella, son pseudo inspiré par le poème «Annabel Lee» d’Edgar Allan Poe

B… comme Boxer, sa race de chien préférée.

C… comme Catholique. Elle était une fervente pratiquante.

D… comme Darryl F. Zanuck, l’homme le plus puissant de la Fox, qui essaya d’empêcher son mariage avec Tyrone Power.

E… comme «Elisabeth», le titre de son dernier film tourné en 1985, sous la direction de Pierre-Jean de San Bartolomé.

F… comme Frères. Elle en avait deux. Le plus jeune trouvera la mort pendant la guerre à l’âge de 17 ans en voulant échapper au S.T.O. (Service de Travail Obligatoire que devaient effectuer les Français en Allemagne).

G… comme Guerre. Elle s’est beaucoup investie pendant la Seconde Guerre mondiale.

H… comme Hollywood où elle a vécu pendant dix ans (1937-1947).

I… comme Ingénue, son emploi à ses débuts.

J… comme Jean (Murat), le prénom de son 1er mari.

K… comme Kazan (Elia). L’un des metteurs en scène, avec Lee Strasberg et John Huston, qui l’ont fait jouer en vedette sur les scènes de Broadway.

L… comme Loutre joyeuse, son surnom chez les scouts.

M… comme Maman. Elle était la mère d’une fille, prénommée Annie.

N… comme «Napoléon», titre de son 1er film.

O… comme Oscar. Celui qu’elle reçut pour Patricia Neal en 1964.

P… comme Power (Tyrone), le nom de son second mari.

Q… comme Quatorze juillet, son jour de naissance et le titre de l’un de ses plus grands succès.

R… comme René (Clair), le réalisateur qui fit d’elle une vedette du cinéma français.

S… comme Saint-Pée-sur-Nivelle, dans le Pays Basque où elle avait sa ferme.

T… comme Twentieth-Century-Fox où elle était sous contrat à Londres, puis à Hollywood.

U… comme United States Treasury Department, qui lui décerna une distinction pour services rendus en novembre 1943.

V… comme Visiteuse de prisons, activité qu’elle a exercée pendant une dizaine d’années.

W… comme Werner (Oscar). Cet acteur fut, un temps, le mari de sa fille Annie.

X… comme l’identité du père de sa fille qu’elle a préféré garder secret.

Y… comme Yo-yo. C’était le passe-temps préféré de René Clair entre les prises de vues du film «Le Million», interprété par Annabella.

Z… comme Zette (Zetto ou Zetou), le surnom que lui donnait ses proches.

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